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Hommage au Général Ailleret

Pour commémorer le cinquantième anniversaire du décès, en service, du général d’armée Charles Ailleret, il faut se rappeler ce que fut le parcours de ce vérois de cœur.

Ingénieur polytechnicien, docteur en Droit, brillant officier auréolé de ses états de services dans la Résistance et en déportation, il fut aussi un des plus grands stratèges militaires du XXème siècle, fondateur, auprès du Général de Gaulle, de la doctrine de la dissuasion nucléaire française qu’il mit en œuvre en qualité de Chef d’État-major des Armées.

Charles Ailleret intègre l’École Polytechnique en 1926. A sa sortie, en 1928, il sert en qualité d’officier au 32ème Régiment d’Artillerie.

François Géré, expert en analyse stratégique, (« La pensée stratégique française contemporaine » – 2016)  dit de lui « S’il avait un avenir programmé d’inspecteur général de l’artillerie, des circonstances exceptionnelles et une personnalité hors normes en décidèrent tout autrement. »

En 1934, le Capitaine Ailleret est affecté à la Section technique de l’Armée de Terre, dans un poste à dominante technique. Et c’est lors de ses trajets en métro qu’il prépare son doctorat de Droit. En 1935, il écrit sa thèse sous le titre « L’organisation de la Nation en temps de guerre ».

Affecté en 1938 au 2ème régiment d’Artillerie de Chambéry, puis en 1939 à l’inspection générale de l’artillerie, il est, dès le début de la guerre sur le front Italien puis détaché à Turin lors de l’armistice de 1940.

« A cette époque -écrit-il, (« L’aventure atomique française ») j’étais déjà ce qu’on appelait un « gaulliste » et, pour cette raison, assez mal vu de la majorité des membres de cette délégation Vichyssoise bon teint, sauf quelques rares individus qui pensaient comme moi. (…) Lorsque, avec des camarades sûrs, nous parlions de la conduite à tenir, nous hésitions le plus souvent entre deux solutions : partir tout de suite pour rejoindre le général de Gaulle ou rester en France pour y organiser la Résistance dont on sentait déjà qu’elle se mettrait un jour du pied. (…) J’étais persuadé que très rapidement la guerre éclaterait entre le Troisième Reich et l’Union soviétique. » C’est alors qu’il décide de s’initier à la langue russe !

 

Démobilisé en 42 après l’invasion de la zone libre par les forces allemandes, il rejoint donc l’ORA dès sa création. A ce titre, à la tête de la zone Nord de l’ORA, il est en charge de l’organisation du « Plan Tortue » qui, comme son nom l’indique, a pour but de ralentir autant que possible l’arrivée des renforts allemands sur les côtes normandes. Alors que les alliés demandaient 8h de retardement, ils en obtinrent 48 !

Malgré la réussite de ce plan Tortue, il est arrêté sur dénonciation par la Gestapo à Saint Germain d’Arcé dans la Sarthe où existe une stèle en sa mémoire et celle de ses camarades. Interrogé à Angers puis à Paris, il sert de moyen de pression psychologique sur ses co-détenus auxquels il est montré au fil des interrogatoires et des séances de torture afin de les faire flancher. A la fin, il parviendra d’un mouvement de paupière à faire comprendre à ses camarades qu’il n’a rien dit.

Déporté à Buchenwald en août 44, il fera alors, comme bien d’autres, l’expérience de l’horreur et ce passage obligé restera à jamais gravé dans sa mémoire. Il en gardera toute sa vie des séquelles physiques mais également une détermination absolue dans la défense de son pays : « Pour quelqu’un comme moi qui avait fait de la Résistance, puis Buchenwald, l’Allemagne risquait toujours avec le temps, de redevenir un jour, au son des musiques, le peuple qui soudain se met à marcher au pas pour imposer par la conquête sa domination au reste du monde (…) Si la France avait quelques armes nucléaires et les moyens de les lancer, elle serait à l’abri de la répétition de ses terribles expériences de 1914 et de 1940 »

Après un passage par Moscou comme attaché militaire, puis à la Section Technique de l’Armée de Terre, il devient colonel en 47 à la tête de la 43ème semi-brigade de parachutistes à Bayonne. Il passera successivement deux brevets de parachutiste en 47et 49.

C’est à partir de 1950 que Charles Ailleret établit les bases de ce que sera la politique de défense de la France à l’ère atomique.

En 1952, nommé commandant des Armes Spéciales de l’Armée de Terre (il faut se rappeler que dès 45, le Général de Gaulle avait créé par ordonnance le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) et que le premier plan quinquennal avait été officialisé par le président du Conseil Félix Gaillard) Charles Ailleret entame alors son « aventure atomique ».

Entouré de deux valeureux collaborateurs, le Commandant Cellerier et le Capitaine Maurin, avec des moyens plus que précaires – « une vieille salle d’attente dans un fond de corridor », commence un travail acharné pour tenter de convaincre une société civile et militaire de l’importance de s’équiper de l’arme atomique. Avec son légendaire humour décapant, il dira de cette période : « Que l’on ne croie pas que cela fut immédiat ni facile. Au début, notre progression était plutôt comparable à celle que l’on fait dans la brousse ou la jungle le coupe-coupe à la main, plutôt qu’au parcours d’une belle autoroute toute droite dans une DS 21 neuve et bien rodée » (C. Ailleret)

Inlassables pédagogues, ils se heurteront à de très nombreuses objections, moqueries, quolibets. « M. Louis Leprince-Ringuet nous traitait de minables dans le Monde du 19 mars 1955 ».

Mais à force d’articles (parfois écrits sous le pseudonyme de « Ledar »), de conférences et de stages de formation auprès des personnels militaires, il obtiendra progressivement l’oreille puis le soutien de personnalités plus éclairées. Parmi elles, M. Mendès-France, M. Pisani et M. Léo Hamon ainsi que les Généraux Blanc et Jacquot.

En 1954, M. Pierre Mendes France, Président du Conseil de la IVème république, lance alors le processus décisionnel en faveur de l’armement nucléaire.

En novembre 1955, le colonel Ailleret est affecté à l’État-major particulier du secrétaire D’État aux Forces Armées dans le cabinet d’Edgard Faure.

En 1958, devenu entre-temps général, il est nommé « Commandant interarmées des Armes Spéciales » (CIAS) pour les trois armées, de Terre, de l’Air et de Mer. Pour le Général de Gaulle, il est indispensable que la France se défende par elle-même et à sa façon ; Charles Ailleret sera son « technicien de l’atome » ;

Le Général Ailleret va alors diriger les opérations conduisant à l’explosion de la première bombe atomique française, sous le nom de « Gerboise bleue », à Reggane, dans le Sahara algérien. Son ouvrage « l’aventure atomique française » en relate toutes les étapes : les prises de risque, les repérage dans le désert sous des températures de 50°, la soif, l’eau de Reggane qui les rend malades, les véhicules qui ne peuvent plus démarrer après 10h du matin parce que l’essence se transforme en vapeur… « J’avais déjà eu très soif auparavant, en particulier dans le fameux train du 13 août 44 (…) de Fresnes à Buchenwald. Je n’avais cependant personnellement jamais éprouvé la même sensation de soif et d’angoisse de ne pas tenir le coup jusqu’au bout ».

Mais on y apprend aussi l’extraordinaire rigueur avec laquelle ces opérations furent menées dans un souci de sécurité absolue tant pour les personnels militaires et civils de la base que pour les populations locales.

Le 13 février 1960, à 7h4 exactement, explose Gerboise Bleue. Le message du Général de Gaulle ne se fait pas attendre : « Hurrah pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. Du fond du cœur, merci à vous et à ceux qui ont, pour elle, apporté ce magnifique succès. Signé : de Gaulle »

C’est à peine 3 mois après cet incroyable exploit technique et scientifique qu’il est envoyé au commandement de la 2ème division d’infanterie motorisée et de la zone Nord Constantinois en Algérie avec, l’expliquera t’il, « des connaissances très limitées du problème algérien ».

Élevé au rang de Général de Corps d’Armée le 13 juin 1961, il effectue son temps de commandement opérationnel comme Commandant supérieur des Forces en Algérie. Jean Daniel, dans sa préface de « Général du Contingent » dira de lui : « Voici un officier résistant, gaulliste, patriote, républicain et polytechnicien. Une conjonction de qualités qui exclut les états d’âme. Le général Ailleret ne se pose aucune question. Il fallait obéir à de Gaulle pour les mêmes raisons que l’on avait désobéi à Pétain. Il fallait refuser la torture parce que dans la Résistance on l’avait subie. On ne devait connaître qu’un régime, celui de la République qui refusait les coups d’État. »

Ailleret fait partie de la délégation qui, le 18 mars 1962 à Evian, avec Louis Joxe, ministre d’État chargé des affaires algériennes, annonce la fin des combats engagés depuis le 1er novembre 1954 en Algérie.

Le 15 juillet 1962, Charles Ailleret est nommé Chef d’État Major des Armées. A ce poste, il modernisera l’ensemble du système militaire français, chaque armée ne pouvant plus avoir sa doctrine propre, ce qui impose le fait interarmées que l’on connaît toujours aujourd’hui. On assiste alors à une mutation profonde en termes de responsabilité décisionnelle : c’est la reconnaissance de la prééminence du politique, assignant aux chefs militaires un rôle d’exécutant technique, compte tenu du rôle éminemment politique qu’implique la détention de l’arme atomique. Cette mutation ne se fera pas sans grincements de dents. « Peu de chefs militaires auront été autant critiqués, voire haïs, sauf peut-être de Gaulle lui-même. » (François Géré)

Dans une relation de très forte empathie entre Ailleret et de Gaulle, la France poursuit sa prise d’indépendance, d’abord en 1966, en organisant le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN. Puis, Charles Ailleret se fait le théoricien de la stratégie dite de dissuasion « Tous azimuts ». pour Ailleret comme pour le président de la Vème république, du fait que l’on ne connaît pas l’avenir ni l’ennemi de demain, la Force de Dissuasion doit être capable de frapper partout. Pour autant les relations avec les américains ne sont pas interrompues ; en 1967, les accords secrets Ailleret-Lemintzer entérinent une collaboration entre les forces françaises et celles de l’OTAN en cas de conflit.

Mais, alors que Charles Ailleret venait d’être reconduit à son poste de Chef d’État-major des Armées par le général de Gaulle, il vient à disparaître brutalement, avec sa femme, sa fille et une vingtaine de militaires dans un accident d’avion du GLAM peu après le décollage de l’aéroport de Saint Denis de la Réunion, lors de son retour d’une mission d’inspection dans l’Océan Indien.

Grand-Croix de la Légion d’Honneur, Médaillé de la Résistance et titulaire de la Croix de guerre 39-45 ainsi que de la Croix de la Valeur militaire avec trois citations, Charles Ailleret fut à la fois un praticien et un théoricien de notre stratégie de dissuasion. Au regard, cinquante ans plus tard, des bouleversements géopolitiques du monde et des nouvelles forces et menaces en présence, on ne peut saluer cet esprit visionnaire dont l’œuvre constitue toujours aujourd’hui le socle de notre sécurité et de notre liberté. Sans cette stratégie, notre pays aujourd’hui ne compterait sans doute plus politiquement ni militairement.

Ce cinquantenaire est donc le moment de saluer sa mémoire et de la transmettre aux générations futures. A Ver sur mer, qui était son lieu de ressourcement et qui abrite sa tombe, l’association Charles Ailleret vient d’être créée et se donne pour mission de sauvegarder et valoriser le fonds d’archives privé du général.

En tant que Maire, c’est un grand honneur pour moi d’avoir rendu cet hommage.

A titre personnel, cela a ravivé un souvenir solennel : en effet, jeune engagé en 1968, j’ai fait partie de la garde d’honneur aux Invalides lors l’hommage rendu par les autorités.

Je vous remercie de votre attention.

 


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